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Yorkshire et Sussex : un tournant décisif en championnat

À Headingley, le froid piquait les doigts, les stewards avaient ressorti les gants. Sur le terrain, en revanche, ça brûlait. Yorkshire, malmené toute la saison, a choisi ce jour-là pour jouer son cricket le plus dur, le plus lucide. Somerset, lui, a vu son rêve de titre sérieusement cabossé.

Cliff, le bourreau de Somerset

Tout s’est terminé en 82 minutes. Un clin d’œil à l’échelle d’une saison, une éternité pour Somerset. Matt Revis fracasse les stumps de Jake Ball, les mains se serrent, les accolades fusent. Au milieu du cercle, Ben Cliff lève la balle, ovationné par Headingley. Onze wickets dans le match, 11 pour 105, un chiffre qui restera dans les livres et dans les têtes.

Le dernier matin, Somerset n’a jamais vraiment respiré. La reprise donne le ton : Ben Coad charge depuis le Kirkstall Lane End, Ben Cliff depuis le Howard Stand End. Lammonby et Abell tentent la prudence absolue. Deux runs seulement dans les premiers instants. Application, application, application. Mais la pression monte, lentement, implacable.

Tom Lammonby finit par céder, pêche au large, edge, et Jonny Bairstow ne laisse rien tomber derrière les stumps. Neuvième wicket du match pour Cliff. Somerset 76 pour quatre, James Rew arrive avec, en toile de fond, les sélecteurs et Stephen Fleming aperçus en tribune la veille. Première balle : Cliff frôle déjà l’extérieur de la batte. L’air devient lourd.

Les wickets s’enchaînent. Tom Abell, en élégant pull sans manches, voit une balle se lever, dévier du haut de sa batte, et file vers Will Luxton à point. 76 pour cinq. Rew, qui résistait, finit par craquer, tente un drive venu de nulle part après seulement six runs marqués en 35 minutes, et se fait cueillir à second slip. 79 pour six. La marche vers le vestiaire se fait tête baissée, presque en silence.

Craig Overton ne change pas le scénario : edge derrière, puis Lewis Gregory, lbw sans la moindre indulgence de Richard Kettlebrough. Pas de conte de fées, pas de « bénéfice du doute ». Somerset glisse à 88 pour huit, puis 92 pour neuf, avant le coup final porté par Revis. La saison du club de Taunton, si pleine de promesses, vacille.

Dans les travées, le drapeau de Somerset est plié, rangé dans un sac Sainsbury’s. Image cruelle, mais fidèle à la journée.

Hill et Bess, la partnership qui change tout

Le tournant du match se joue pourtant bien plus tôt. La veille, George Hill et Dom Bess avaient déjà mis Somerset à genoux. Une partnership de 166 pour le septième wicket, jouée avec une patience insolente, un mélange de courage et de flair. Hill signe son meilleur score de la saison, 89, avant de tomber sur un pull top-edgé, rattrapé par Craig Overton qui le félicite jusqu’à la corde.

Bess, l’ancien de Taunton, compile 77, un innings qui offrira du matériau à Tom Abell pour son discours de témoin lors du mariage de Bess le mois prochain. Le symbole est fort : l’un des leurs, passé chez l’« ennemi », vient de leur compliquer la route vers le titre.

Avec ces runs, Yorkshire fixe un objectif de 287 à Somerset. La réponse est catastrophique dès l’entame : Josh Thomas est pris derrière dans le premier over, deux autres wickets suivent, et les fielders ne se privent pas de rappeler à qui veut l’entendre que le titre n’est jamais allé à Taunton. À 73 pour trois à la fin du jour, avec 214 encore à marquer, Somerset savait déjà que la marge d’erreur serait nulle. Elle ne le fut pas.

McGrath, Bairstow et l’avenir de Yorkshire

Après le match, Anthony McGrath ne fanfaronne pas, mais le soulagement est palpable. Yorkshire voulait finir fort, au moins sauver la face en fin de saison. Il parle de momentum, de travail à parfaire au bâton, surtout en début de saison où « beaucoup de runs ont été laissés sur le terrain ». Il admet que le club vise probablement un batteur étranger pour l’an prochain.

Il s’attarde aussi sur Ben Cliff, « l’une des prestations les plus satisfaisantes de la saison » pour un local, un joueur qui a enfin marié confiance et agressivité. « Ça ne peut pas être un one shot », glisse-t-il en substance. Troy Cooley était en tribune, venu observer. Le message est clair : on bâtit quelque chose.

Jonny Bairstow, lui, vient de signer trois ans. Les runs manquent encore, mais sa passion crève l’écran : chaque wicket célébré comme un événement, une énergie brute derrière les stumps. Yorkshire espère bien le voir longtemps encore en blanc, ici, à Headingley, qui vient d’ailleurs de s’engager avec la société Urban Chain pour se fournir en énergie renouvelable à partir de la nouvelle année. Un club qui pense à demain, sur le terrain comme en dehors.

En fin d’après-midi, les joueurs de Yorkshire sortent pour applaudir les supporters. Headingley se prépare à fermer pour l’hiver. La saison n’a pas été simple, mais elle se termine sur un ton de défi plutôt que de résignation.

Sussex renverse Nottinghamshire, Warwickshire respire

Pendant que Somerset s’effondrait, un autre séisme secouait le championnat à Hove. Sussex bat Nottinghamshire par sept wickets : 358 et 76 pour trois contre 240 et 193. Un résultat à l’envers, dans une semaine de cricket décidément étrange. Les champions en titre, Nottinghamshire, quittent le terrain en boitant, laminés par un Ari Karvelas irrésistible, rappelé de son métier d’enseignant pour venir bousculer un top order entier, puis relayé par Jaydev Unadkat.

Karvelas termine avec cinq wickets dans la dernière manche, un « dreamy 24 hours » pour le Grec de Sussex. Nottinghamshire ne mène que de 31 runs avec trois wickets en main au début du jour, et finit balayé. Sussex n’a plus qu’à courir après 76. Il y a bien un dernier sursaut d’orgueil, Olly Stone qui gratte deux wickets, Sussex 14 pour deux, puis 48 pour deux, mais la poursuite se termine sans drame : 76 pour trois, victoire nette.

Cette victoire change tout en haut : « de nulle part », Warwickshire se retrouve maître de son destin. À Chelmsford, les hommes de Birmingham ont fait le travail : 191 et 138 pour deux contre 134 et 189 d’Essex, succès par huit wickets. Le titre se jouera sans doute dans ce sillage-là.

Leicestershire, la survie au bout de la batte

À Grace Road, l’atmosphère est tout autre, presque surréaliste. Leicestershire, déjà frappé par une pénalité de 27 points infligée par le régulateur, lutte pour sa survie sportive. Le chief groundsman a même vu ses problèmes de pitch projetés sur la scène internationale après avoir pointé du doigt… le tournage d’un biopic sur Sourav Ganguly, « Dada », avec Rajkummar Rao, tourné sur le site.

Sur le terrain, c’est un match à quitte ou double contre Hampshire. Un nul condamnerait les deux clubs à la relégation. Une victoire offrirait au moins une chance mathématique de survie avant la dernière journée. Leicestershire arrache six wickets pour 80 runs, limite Hampshire à 363 dans sa deuxième manche, puis se lance à la poursuite de 334.

Les locaux s’accrochent. Rehan Ahmed allume la mèche avec 55 et huit fours, avant de partir, laissant un vide énorme dans la chase. Rishi Patel, qui dispute son dernier match à Grace Road avant de rejoindre Southampton, ajoute 27. Leicestershire termine une journée clé à 156 pour trois, puis 267 pour quatre un peu plus tard, à 67 runs seulement d’un succès qui changerait tout. Kelly et Cox ont déjà empilé 122 runs ensemble, Leicestershire n’a plus que 42 à marquer. Le suspense est à son comble.

Surrey, la folle poursuite et la chute

À l’Oval, Surrey a flirté avec l’absurde. Poursuivre 594 après avoir été limité à 115 dans la première manche ? Glamorgan avait posé un total monstrueux, et pourtant Surrey s’est mis à y croire. À 240 pour trois, puis 291 pour quatre, la chasse semblait presque crédible. Rishi Patel, encore lui mais cette fois sous les couleurs de Surrey, s’offre un 132 majestueux, Dan Lawrence 46, Ollie Pope 75. La machine tourne, le public commence à y croire.

Puis tout se grippe. Thomas est nettoyé par une merveille de livraison signée Mason Crane, Lawrence et Patel tombent à leur tour. La charge de Surrey se délite : 328 pour six, il reste encore 284 à marquer. L’exploit se dérobe. Glamorgan, avec ses 132 et 594, garde le contrôle, et Surrey se voit rappeler à la réalité.

Kent, Northants, Durham : les autres lignes de front

À Canterbury, Lancashire encaisse une huitième défaite en dix rencontres. Kent n’avait besoin que de 56 runs pour finir le travail, il les prend sans trembler : 214 et 142 pour trois contre 161 et 192, succès par sept wickets et bond direct vers une place de choix pour la montée en Division Two.

Northamptonshire, son principal rival, doit avaler une pilule amère à Wantage Road. Derbyshire, porté par Nick Potts (57) et Randell (45), repousse l’inévitable et fixe un objectif de 312. Northants est 37 pour zéro, puis 152 sans perte, mais doit encore courir après 197 pour revenir au contact de Kent dans la course à la promotion.

À Chester-le-Street, Durham et Worcestershire se livrent un bras de fer à haute altitude : 465 et 235 pour Durham, 448 et 31 pour un wicket pour Worcestershire, qui a encore 222 runs à marquer pour renverser la table.

À Bristol, Middlesex impose sa loi : 326 et 361 contre 296 et 77 pour six de Gloucestershire, qui doit trouver 315 runs supplémentaires dans un contexte déjà désespéré.

Notts, Somerset, Northants : dernière chance

Pendant que les scores défilent et que les feuilles commencent à tomber autour des stades, les enjeux se resserrent. Somerset aborde son dernier match à 11 points de Warwickshire. Jason Kerr ne se cache pas : « Il va falloir battre Surrey. On ne peut pas contrôler ce qui se passe ailleurs. » Il parle d’une surface « avec une quantité de vie ridicule pour un quatrième jour », d’une déception immense dans le vestiaire, mais aussi d’un groupe qui « tiendra la tête haute ».

Nottinghamshire, déjà battu à Hove, doit maintenant panser ses plaies et comprendre comment un titre a pu se transformer en saison de survie. Northants, lui, sait exactement ce qu’il lui reste à faire : gagner, coûte que coûte, pour ne pas laisser Kent s’échapper.

Les buddleias de trottoir mentionnés à Headingley au petit matin, ces fleurs qui s’accrochent dans les fissures du bitume, résument parfaitement l’état du championnat. Trois clubs, trois trajectoires, une même question : qui aura encore assez de vie, assez de ressources, pour tenir jusqu’au bout de cette saison qui ne pardonne rien ?