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Venus Williams et Sofia Kenin : un match à l'horaire indécent

Arthur Ashe, un peu plus de 2h du matin. Les tribunes se vident, les bâillements remplacent les cris, et Venus Williams quitte le court dans un silence presque irréel. Ce match-là, pourtant programmé comme un rendez-vous de gala du dimanche soir, s’est terminé dans la nuit noire du lundi.

Le duel avec Sofia Kenin, vendu comme une affiche en prime time, avait tout pour être une célébration. Il s’est transformé en symbole. Symbole d’un tennis qui tire sur la corde, encore et encore, jusqu’aux toutes dernières heures de la nuit.

Une légende, un horaire indécent

Au départ, le scénario était parfait sur le papier : Venus Williams, 46 ans, invitée par wildcard pour ce qui ressemble de plus en plus à ses dernières apparitions en simple à l’US Open, programmée sur Arthur Ashe, devant son public, un dimanche soir. Un hommage à une carrière immense, presque un rituel.

Puis la réalité du calendrier a tout bousculé. Le match n’a pas commencé à 19h, ni à 21h. Venus Williams et Sofia Kenin n’ont posé le pied sur le court qu’un peu après minuit. Quand Kenin a conclu sa victoire en deux sets, l’horloge affichait déjà plus de 2h du matin à New York.

Après coup, Venus Williams n’a pas cherché à enjoliver la situation. Elle a parlé d’un horaire « pas idéal », d’une programmation « pas géniale » ni pour elle ni pour Kenin, notamment en termes de préparation physique. Une phrase simple, mais lourde de sous-entendus, venant d’une joueuse qui a tout vu et tout vécu.

La vétérane américaine, qui en est désormais à 15 défaites consécutives en simple, doit encore disputer le double avec sa sœur Serena. Mais ce match-là restera comme un nouvel épisode d’un feuilleton qui agace de plus en plus les joueuses et les joueurs : celui des fins de soirée qui tournent à la nuit blanche.

Quand la caisse enregistreuse dicte le programme

Le problème ne concerne pas que l’US Open. Trois des quatre tournois du Grand Chelem – Australian Open, Roland-Garros et US Open – ont adopté un modèle clair : une session de jour, une session de nuit. Deux tournois en un seul, ou presque.

À New York, la mécanique est bien rodée : deux matches en soirée, un masculin, un féminin, à partir de 19h. La journée a déjà été pleine, mais la vraie vitrine, celle qui brille aux yeux du monde, commence là.

Le raisonnement économique est limpide : deux sessions, donc deux billets pour le même siège. Un spectateur paie pour la journée, un autre pour la soirée. Les places de nuit sont plus chères, plus attractives pour ceux qui sortent du travail, et mises en valeur par la présence de têtes d’affiche.

Sur ce modèle, tout le monde ne gagne pas autant, mais certains gagnent beaucoup. Les droits télévisés, notamment, explosent. L’US Open est diffusé aux États-Unis par ESPN, qui a signé en 2024 un contrat colossal : 2,04 milliards de dollars jusqu’en 2037, soit 170 millions par an. Avec des matches en prime time, la chaîne peut vendre ses espaces publicitaires à prix d’or, sur une plage horaire où les talk-shows les plus suivis démarrent parfois vers 23h.

Dans cette équation, le tennis devient un spectacle calibré pour le soir tardif. Peu importe si le match finit à minuit… ou à 3h du matin.

Wimbledon, l’exception qui dérange

À Wimbledon, la logique est tout autre. Pas de session de nuit, pas de deuxième billetterie, pas de marathon télévisuel jusqu’à l’aube. Le programme commence à 11h et s’arrête à 23h, point final, même si un match n’est pas terminé. On range les raquettes, on revient le lendemain.

Les joueurs pestent parfois quand un match interrompu alors qu’il ne reste que quelques jeux à disputer. Mais les règles sont claires. Les spectateurs savent qu’ils ne seront pas coincés jusqu’au milieu de la nuit, les transports restent possibles, et les joueurs peuvent planifier leur récupération.

Le diffuseur, la BBC, ne vit pas de la publicité de la même manière que des chaînes privées. La pression pour proposer des affiches garanties en pleine nuit n’est pas la même. Wimbledon accepte de perdre un peu de spectacle nocturne pour garder une forme de cohérence sportive et logistique.

Le risque connu… et assumé

À New York, les organisateurs ne se cachent pas. Ils défendent ces horaires tardifs comme un service rendu au public. En 2023, après de nombreuses critiques, la directrice du tournoi, Stacey Allaster, expliquait avoir étudié l’idée d’un début de session nocturne à 18h au lieu de 19h. Elle l’a écartée : trop compliqué pour les New-Yorkais d’arriver à temps, même à 19h.

L’idée de ne programmer qu’un seul match le soir a aussi été mise sur la table. Rejetée, au nom des fans, qui paieraient pour deux matches et non pour un seul. Et derrière cet argument, une réalité incontournable : le tennis ne connaît ni durée fixe ni chronomètre. Un match peut durer une heure comme cinq.

C’est précisément là que le bât blesse. Les organisateurs savent qu’un match peut déborder, largement. Un duel masculin en cinq sets dépasse facilement les quatre heures, parfois cinq. Un match féminin accroché peut filer au-delà des trois heures. Placez ces deux affiches à la suite, avec une courte pause, et le deuxième match se termine logiquement au cœur de la nuit.

C’est ce qui est arrivé à Venus Williams et Sofia Kenin. Leur retard n’est pas dû à un couac isolé, mais au thriller précédent : la défaite de Novak Djokovic face à Mariano Navone, en cinq sets et plus de quatre heures. Quand les deux Américaines ont commencé, la soirée était déjà bien entamée. Quand elles ont fini, la nuit appartenait presque aux agents d’entretien.

Dans un stade de 23 933 places, les rangées vides sautaient aux yeux. L’ambiance de prime time avait laissé place à une atmosphère de fin de service.

Une fracture profonde entre joueurs et organisateurs

Ces horaires ne sont qu’un volet d’un bras de fer plus large entre les joueurs et les organisateurs des Grands Chelems. Depuis plusieurs années, les tensions montent.

Les joueuses et joueurs réclament une part plus importante des revenus générés par ces tournois. Dans leur argumentaire, les sessions nocturnes interminables occupent une place de choix, au même titre que le manque de temps de récupération, l’augmentation des obligations médiatiques ou encore les questions de retraite et de protection sociale.

À Roland-Garros et à Wimbledon, certaines stars, dont Coco Gauff, Aryna Sabalenka ou Jannik Sinner, ont limité leurs engagements médiatiques, manière de marquer le coup face à ce qu’ils considèrent comme des conditions déséquilibrées.

Ce bras de fer a déjà produit des effets : Wimbledon et l’US Open ont annoncé une hausse des dotations pour 2026. Surtout, un conseil consultatif des joueurs pour les Grands Chelems doit voir le jour après la fin de cet US Open, avec la promesse d’offrir aux joueuses et joueurs une voix plus forte dans la gouvernance des tournois majeurs.

Reste une question brûlante : ce conseil ira-t-il jusqu’à s’attaquer frontalement aux fins de match à 3h du matin ? Rien n’est certain. Mais l’impopularité de ces horaires, dans les vestiaires, ne fait guère de doute.

Le prix à payer

Si les joueurs finissent par obtenir des changements, la facture pourrait être salée pour tout le monde. Des soirées moins tardives, moins de matches en session de nuit, c’est potentiellement moins de revenus télévisés. Des droits revus à la baisse, c’est un gâteau global plus petit. Et, par ricochet, des dotations qui progressent moins vite, voire reculent.

Pour l’instant, le tennis de haut niveau vit dans cette zone grise, entre spectacle total et fatigue extrême. Les dirigeants poussent les horaires jusqu’au bout pour maximiser les revenus. Les joueurs encaissent, parfois à contrecœur, en dénonçant des conditions qui nuisent à leur santé et à l’équité sportive.

Sur Arthur Ashe, Venus Williams a perdu un match. Le tennis, lui, risque de perdre autre chose à force de repousser les limites : la sensation que ce sport, même dans sa démesure, respecte encore ceux qui le font vivre jusqu’au bout de la nuit.