Sonal Dinusha : l'Inde bute sur un mur à Colombo
Colombo a offert une dernière journée étouffante, moite, interminable. Et au bout du tunnel, rien d’autre qu’un nul. L’Inde avait imposé le follow-on pour finir le travail. Sri Lanka, emmené par un jeune homme au dos meurtri mais au mental de granit, a transformé la cinquième journée en exercice de survie. Mission accomplie.
À 395/8 après follow-on, avec 140,3 overs avalés et une avance de 170 points, les locaux avaient éteint tout suspense. Les deux camps ont fini par accepter l’évidence : impossible de forcer un résultat sans se mettre en danger. Rideau sur un Test que l’Inde a dominé, mais que Sonal Dinusha a refusé de céder.
Le jour de Sonal Dinusha
Tout tourne autour de lui. Encore.
Déjà auteur d’un premier siècle dans ce match, le gaucher a remis ça dans le second acte, signant son troisième hundred de la série. Un chiffre brut qui ne raconte pas tout. Cette fois, il a bâti son œuvre dans la douleur, visiblement gêné au dos, parfois à peine capable de se baisser, mais toujours là, casque vissé, regard fixé sur le prochain ballon.
Le matin, il franchit d’abord la barre des 50, puis installe son camp. Sweep, reverse-sweep, simple bien senti, défense compacte : un manuel vivant de la résistance en conditions lentes. Les Indiens connaissent la partition par cœur, ils ne trouvent pourtant pas la fausse note. Le pitch tourne un peu, jamais assez pour devenir un piège. Dinusha le sait, s’accroche à sa défense, joue chaque balle sur son mérite et use les nerfs adverses.
À Tea, il est coincé sur 98. Deux runs qui pèsent une tonne. Il les trouvera après la pause, en signant un century qui change le visage du Test. Sans lui, Sri Lanka s’écroule et la série tourne à la correction. Avec lui, le match se ferme, l’Inde se heurte à un mur et la pluie de la veille prend soudain un relief différent.
Les partenaires de l’ombre : Nuwantha, Jayasuriya, Kumara
Dinusha a été le fil rouge, mais il n’a pas tenu la toile tout seul.
Le premier soutien majeur vient de Keshara Nuwantha. Déjà solide en fin de quatrième jour, l’off-spinner prolonge son rôle de bouclier ce matin-là. Il joue dans le couloir des stumps, refuse tout excès, laisse passer ce qu’il peut, défend ce qu’il doit. La balle tourne, mais pas assez pour le déloger. La frustration indienne grimpe, le lead sri-lankais dépasse les 100, puis se consolide. La série de balles qui frôlent la batte finit par en toucher une : Manav Suthar trouve enfin l’extérieur, Dhruv Jurel se baisse et referme les doigts. Nuwantha tombe, mais il a déjà grignoté un temps précieux.
Prabath Jayasuriya prend le relais. Même registre : jeu dans l’axe, zéro fantaisie. Plus de vingt balles avalées, autant de minutes arrachées au tableau d’affichage. Là encore, c’est Jadeja qui finit par le piéger, sur une tentative de drive trop ambitieuse. L’Inde croit entrevoir une brèche.
Elle se referme avec l’entrée de Lahiru Kumara. En première manche, il avait déjà joué 52 balles. Il remet ça. Défense rudimentaire, mais efficace. Il serre la batte, plante ses crampons et, surtout, comprend vite le plan : survivre. Dinusha, diminué, lui donne le strike tôt dans l’over, puis se repose. Kumara, lui, absorbe. Il laisse, bloque, se fait toucher au corps mais jamais au bois. Vingt-quatre balles, puis plus, encore quelques overs en moins dans la journée. Chaque dot ball est une épine supplémentaire dans le pied indien.
À mesure que les overs s’égrènent, le scénario se fige : Sri Lanka ne joue plus le score, seulement l’horloge.
L’Inde s’épuise, la surface s’endort
L’Inde avait pourtant tout fait pour accélérer. Follow-on imposé dès le 290 sri-lankais, avec Sonal Dinusha renvoyé au vestiaire pour 100 tout pile et Saransh Jain qui décroche enfin son premier scalp en Test. Prasidh Krishna avait été le meilleur seamer du match, Mohammed Siraj avait frappé fort, les spinners avaient tenu leur rang. L’idée était claire : profiter de la météo incertaine, garder la main et refermer le match avant que les nuages ne s’invitent à nouveau.
Le plan a failli fonctionner. En deuxième manche, les Indiens démarrent fort : Siraj cueille Lahiru Udara sur un short ball, Saransh Jain trouve du rythme, Jadeja reste fidèle à sa ligne stump-to-stump et débloque Kamil Mishara. Quand Kamindu Mendis et Pasindu Sooriyabandara s’installent, ils mettent la pression, mais l’Inde trouve la réponse : Prasidh piège Kamindu sur un pull mal géré, Suthar enlève Pasindu puis Dhananjaya de Silva, Jain se charge de Niroshan Dickwella. À 228/6, sous un ciel qui s’assombrit, le match penche clairement côté visiteur.
La pluie coupe l’élan. Le lendemain, la surface a encore ralenti. Elle tourne, oui, mais rarement là où il faut pour menacer l’arrière-garde. Les balles qui battent l’air devant la batte se succèdent sans toucher l’edge. Jadeja reste le plus incisif, Suthar varie les angles, Jain s’accroche. Shubman Gill enchaîne les changements de bowling, tente des champs plus agressifs, joue sur le court-ball avec les quicks, parfois sans slip, misant sur le piège plutôt que sur l’erreur. Rien n’y fait.
À cela s’ajoute un coup dur : Jadeja, en plein milieu d’un over, quitte le terrain, touché au talon. Le bras le plus menaçant s’éteint, l’Inde perd son point d’ancrage. L’idée d’utiliser des part-timers comme Yashasvi Jaiswal ou Devdutt Padikkal flotte dans l’air, mais le temps file, la résistance sri-lankaise tient et la fenêtre pour une victoire se referme peu à peu.
Une série marquée par un nom
Au-delà du résultat brut, ce Test laisse une impression nette : l’Inde reste la meilleure équipe, mais Sri Lanka a trouvé un cœur battant. Sonal Dinusha a sauvé son équipe d’une humiliation, puis d’une défaite quasi certaine. Deux centuries dans le même match, un troisième dans la série, des heures passées au milieu avec des tailenders, le tout en serrant les dents sur une gêne au dos. Et, détail qui compte pour l’avenir, il peut aussi lancer un left-arm spin très correct.
Face à lui, les jeunes Indiens ont appris dans le dur. Saransh Jain, pour sa première, a dû patienter longtemps avant de goûter à un premier wicket, puis a dû encaisser un long combat contre des batteurs décidés à ne plus donner leur batte. Manav Suthar, lui, a connu ses premiers vrais coups de vent en Test : attaqué, parfois ciblé, puis obligé de trouver des réponses sous pression. Prasidh Krishna, utilisé comme homme à tout faire, a encore montré son bounce et sa capacité à enchaîner les overs ingrats. Siraj a rappelé qu’il peut se réinventer en Asie, à vitesse réduite mais avec une agressivité intacte.
Sur le plan tactique, l’Inde a assumé son choix : cinq options de bowling – quatre spécialistes et un all-rounder – pour ne pas se retrouver à court d’idées dans ce genre de scénario. Le plan n’était pas mauvais. Le pitch, lui, n’a jamais vraiment basculé du côté des spinners.
Et maintenant ?
L’Inde repart avec la série en poche et des points au classement du World Test Championship, mais aussi avec quelques questions : comment finir plus vite ce type de match sur des surfaces qui vieillissent sans se dégrader ? Comment transformer la domination en résultat inévitable, même quand un joueur comme Dinusha décide de tout encaisser ?
Sri Lanka, lui, sort d’une campagne compliquée avec au moins une certitude : au milieu d’un batting fragile, un jeune gaucher vient de montrer qu’il savait déjà jouer comme un vieux briscard. La prochaine fois que l’Inde croisera Sonal Dinusha sur une feuille de match, osera-t-elle encore parler de “carotte” à tendre, ou faudra-t-il d’abord trouver le moyen de le faire sortir de scène ?




