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Roger Federer : l'art de pleurer en maître

La première fois, il n’a rien compris. Wimbledon, 2001. Roger Federer vient de faire tomber Pete Sampras sur le Centre Court pour sa toute première apparition sur cette scène. Il s’agenouille, serre la main de son idole… et fond en larmes.

« Qu’est-ce qui se passe ? Ce n’est pas moi, normalement », se souvient-il aujourd’hui, interrogé par CNN Sports.

Ce jour-là, un gamin aux cheveux longs qui vénérait Sampras découvre qu’il ne contrôle pas tout. Pas ses nerfs, pas ses yeux, pas ce qui remonte de toutes ces années de travail. Ce jour-là naît aussi, sans qu’il le sache, l’une des plus grandes carrières de l’histoire du tennis… et l’un des plus célèbres pleureurs du sport moderne.

De Wimbledon 2001 à Newport 2024

Vingt-trois ans plus tard, le Suisse s’apprête à revivre ce qu’il connaît trop bien : une cérémonie, un micro, un public debout… et des émotions qui débordent. Ce week-end, Roger Federer entre au International Tennis Hall of Fame, à Newport, Rhode Island.

Et il sait très bien ce qui l’attend.

Parler du jeu, dire merci, regarder sa famille – ses parents, sa femme, ses quatre enfants – et toute son équipe, des coachs aux kinés. Rien que l’idée semble le toucher. « Je pense que ça peut me frapper très fort », avoue-t-il, quelques heures avant son grand moment.

Il espère traverser son discours sans trop de sanglots. Mais il ne se fait pas d’illusions : si les larmes reviennent, elles feront partie de l’histoire. Encore.

Pour ses supporters, cette intronisation a des allures d’évidence retardée. La destination était tracée depuis 2004, quand il rafle trois des quatre titres du Grand Chelem en simple et s’installe sur le trône mondial. Il y restera 237 semaines consécutives. Un record qui tient toujours.

L’année suivante, il gagne plus de 95 % de ses matchs. Mais c’est 2006 qui reste comme son sommet absolu : trois nouveaux titres majeurs, douze trophées au total, un bilan de 92 victoires pour seulement cinq défaites. Soit 94,8 % de succès. Une saison presque irréelle.

On pensait le record de 14 titres du Grand Chelem de Sampras intouchable. Federer l’efface à Wimbledon en 2009 et ne se retourne plus.

L’élégance, et le prix à payer

Il a régné par son jeu, bien sûr, cette façon de glisser sur le court comme si l’herbe, la terre battue ou le dur lui appartenaient. Mais aussi par son allure, ce calme étudié, ce sourire désarmant en dehors des courts.

Toutefois, derrière cette facilité apparente, il y avait autre chose. Un malentendu presque permanent.

En repensant à ses jeunes années, Federer raconte ce que les autres voyaient : un joueur qui ne semblait pas forcer, une balle qui sortait de sa raquette sans effort. « Les gens pensaient : “C’est tellement simple pour toi”, parce que ça avait l’air élastique », explique-t-il.

La réalité, elle, était tout autre. Des heures d’entraînement, des sacrifices, une pression qui s’accumule. Quand il perdait, on lui reprochait de ne pas assez essayer. Quand il gagnait, on lui disait que tout était facile.

Entre ces deux visions, la vérité : « Le sacrifice était énorme et je retenais énormément de pression. » Peut-être que ses larmes viennent de là. De ce trop-plein. De ce qu’il ne montrait jamais dans son langage corporel, mais que ses yeux finissaient toujours par trahir.

Un champion en paix

Aujourd’hui, Federer ne cherche plus à combler un vide. Il n’en voit pas. Sa carrière est rangée, assumée, digérée. Il ne court plus après la pression, ni après les émotions extrêmes.

« Je suis vraiment heureux de vivre le quotidien à un rythme plus lent », confie-t-il.

Lent, mais pas immobile. Père de quatre enfants, philanthrope, investisseur, homme d’affaires, il garde un agenda bien rempli. Et il continue de voyager. « J’ai toujours été quelqu’un qui aime être sur la route », sourit-il.

Le Hall of Fame, pour lui, c’est l’occasion de rejouer le film. De se projeter aussi dans une sorte de fantasme : affronter, sur une même ligne du temps, les légendes qui l’ont précédé et qu’il rejoint désormais dans ce panthéon.

Il a même sa liste, déjà prête. Rod Laver, Bjorn Borg, John McEnroe, Stefan Edberg, Boris Becker, et bien sûr Pete Sampras. Ses héros, ses modèles, ceux dont il dit admirer autant la personnalité que le palmarès et ce qu’ils incarnent pour le jeu.

Son total de 20 titres du Grand Chelem a été dépassé par Rafael Nadal puis Novak Djokovic. Les chiffres ont bougé, les débats sur le « plus grand de tous les temps » se sont complexifiés. Ses fans, eux, n’ont pas changé d’avis : pour beaucoup, il reste le numéro un, quelle que soit la colonne des statistiques.

Après le tennis, une autre partition

Maître de la raquette, Federer cherche désormais d’autres terrains de jeu. Il parle de golf, sur lequel il tente de progresser. Il évoque la musique. Il a joué du piano, plus jeune, et rêve de s’y remettre. Chez lui, tout le monde s’y met : sa femme, ses quatre enfants.

Il ne se définit plus seulement par son revers à une main ou ses records. Il espère être un bon écouteur, un bon décideur. Un homme dont on aime la compagnie.

« Je suis très famille », insiste-t-il. Entouré de ses proches et de ses amis, il a trouvé ce qui compte vraiment. Le reste, les trophées, les honneurs, les intronisations, viennent presque en supplément.

À Newport, quand son nom résonnera dans le Hall of Fame et que les applaudissements monteront, il y aura sans doute des larmes. Encore. Cette fois, elles ne diront plus la pression, ni le soulagement. Elles diront simplement qu’une histoire immense a trouvé sa place parmi les légendes. Et qu’elle continue, autrement.