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Finale de l'US Open : Zverev contre Shelton, un tournant pour leurs carrières

Quoi qu’il arrive dimanche soir sur le court Arthur-Ashe, Alexander Zverev et Ben Shelton pourront regarder leur saison de Grand Chelem avec une vraie fierté. Le trophée comptera, bien sûr. Mais leur année 2026 a déjà basculé dans une autre dimension.

D’un côté, Alexander Zverev, tête de série numéro un, longtemps coincé dans l’ombre de Jannik Sinner et Carlos Alcaraz, a enfin brisé ce plafond de verre que beaucoup pensaient infranchissable. Le titre à Roland-Garros a fermé des débats qui traînaient depuis des années. Il joue désormais pour « doubler » la mise, non seulement sur la saison, mais sur toute sa carrière en Grand Chelem.

De l’autre, Ben Shelton, huitième tête de série, a prouvé qu’il ne se contenterait pas d’être une promesse tapageuse. Il a traversé ce tableau à l’US Open en faisant tomber certains des meilleurs joueurs du monde, et s’est offert sa première finale majeure. À 23 ans, il vient d’entrer dans un territoire qu’il décrit lui-même comme totalement nouveau.

« Pour moi, tout ce tournoi est un territoire inexploré », a reconnu l’Américain, porté par une foule de 24 000 personnes acquises à sa cause. « Je me retrouve dans des positions où je n’ai jamais été. J’ai battu des gars que je n’avais jamais battus. »

Dimanche, il lui faudra franchir une marche encore plus haute : battre pour la première fois Zverev, qui mène 5-0 dans leurs confrontations. S’il y parvient, Shelton deviendra le premier Américain à remporter un titre du Grand Chelem en simple depuis Andy Roddick à l’US Open 2003. Et il pourrait être le premier Afro-Américain sacré en simple en Grand Chelem depuis Arthur Ashe en 1975. Le poids de l’histoire n’est pas théorique, il est bien réel.

Zverev, de la cicatrice de 2020 à la série de finales

Le décor est familier pour Zverev. Il dispute sa deuxième finale à Flushing Meadows, six ans après une défaite qui lui a longtemps collé à la peau. En 2020, face à Dominic Thiem, il menait deux sets à rien avant de s’effondrer. Une défaite cruelle, presque fondatrice, qui a semblé fissurer sa confiance dans les grands rendez-vous.

Les saisons suivantes, on le voyait souvent atteindre les derniers tours des majeurs avec ce regard un peu fermé, celui d’un joueur qui se demande si son heure viendra vraiment. Trois finales perdues en Grand Chelem ont nourri l’idée qu’il avait laissé passer le train, surtout à l’ère Sinner–Alcaraz. Les deux prodiges ont raflé tous les titres majeurs en 2024 et 2025, au point de se voir affublés d’un surnom commun, « Sincaraz », comme s’ils verrouillaient le sommet du tennis à deux.

Puis le scénario a basculé. Les blessures d’Alcaraz – absent à Roland-Garros et à Wimbledon – et de Sinner – forfait à l’US Open – ont entrouvert la porte. Zverev s’y est engouffré. Vainqueur de son premier Grand Chelem à Paris en battant Flavio Cobolli en finale, finaliste à Wimbledon face à Sinner, le voilà en route pour une troisième finale majeure consécutive.

Interrogé sur la possibilité de finir 2026 avec plus de titres du Grand Chelem que Sinner et Alcaraz, l’Allemand n’a pas esquivé. « J’y croyais. Je croyais que c’était possible. Je pense que beaucoup d’entre vous n’y croyaient pas », a-t-il lâché. On lui répétait sans cesse la même question : est-ce que Carlos et Jannik vont encore se partager les quatre finales de Grand Chelem ? Zverev a fini par répondre sur le court.

À New York, son parcours n’a pourtant pas été flamboyant d’entrée. Il a dû s’arracher dans les premiers tours, souvent en nocturne, terminant ses matchs au petit matin. Mais il a tenu, s’est réglé, et n’a pas encore croisé la route d’un joueur du top 20. Une anomalie statistique qui ne dit pas tout : le niveau va grimper d’un cran avec Shelton, et le contexte d’une finale, il le connaît mieux que son adversaire.

Shelton, la puissance, le style et un symbole

Pour Shelton, cette première finale à l’US Open dépasse largement son propre cas. Elle touche à la représentation, à l’image du tennis dans certaines communautés, à ce que peut déclencher une silhouette comme la sienne en haut de l’affiche.

Quand un journaliste lui a rappelé, après sa victoire en demi-finale contre Frances Tiafoe, qu’il y avait « beaucoup d’histoire » en jeu, il a répondu dans un sourire : « Ah bon, vraiment ? » La boutade n’efface pas la portée du moment.

James Blake, ancien numéro quatre mondial, voit dans une victoire de Shelton un tournant potentiel pour le tennis afro-américain. « Avoir un autre Afro-Américain en finale vous fait vous demander combien d’enfants et d’adultes regardent ce match alors qu’ils ne l’auraient peut-être pas fait autrement », a-t-il expliqué. « Ils vont être inspirés en entendant l’histoire de Ben et en voyant quelqu’un qui leur ressemble jouer et se battre dans un sport historiquement perçu comme un sport de club blanc. »

Shelton, ce n’est pas seulement une histoire. C’est aussi un jeu qui claque. Son service a dépassé les 140 mph pendant la quinzaine, une arme lourde qu’il a su mieux canaliser. Il a poli son revers, longtemps considéré comme son point faible, et ajouté une vraie dimension défensive à son tennis instinctivement offensif. Il accepte désormais de souffrir dans l’échange, de prolonger les rallyes, de faire parler son explosivité.

Les résultats suivent. Quatre titres cette saison, sur quatre surfaces différentes : Dallas en indoor dur, Munich sur terre battue, Stuttgart sur gazon, Canadian Open en extérieur sur dur. Une palette complète, déjà. Son quart de finale contre Alcaraz à New York restera comme un jalon : il n’avait jamais battu un joueur du top 3. Il a fait tomber le septuple vainqueur en Grand Chelem, de retour après près de cinq mois loin du circuit, au terme d’un combat qui s’est achevé à 3 h 34 du matin.

« Ben est sur une trajectoire ascendante toute l’année. Quatre titres sur des surfaces différentes, c’est la preuve », a résumé son père et entraîneur, Bryan. « Il accepte de souffrir un peu plus dans les échanges, d’aller plus loin, et d’utiliser vraiment son athlétisme. »

Un favori léger, une pression lourde

Sur le papier, Zverev s’avance avec un léger statut de favori. Champion de Roland-Garros, plus expérimenté, invaincu contre Shelton, il coche beaucoup de cases. Les bookmakers ne s’y trompent pas : en janvier, l’idée de le voir remporter deux Grands Chelems dans l’année semblait lointaine. En septembre, elle est devenue une hypothèse très crédible.

Mais les chiffres ne racontent pas tout. Zverev n’a pas encore affronté un joueur du calibre de Shelton à New York cette année. L’Américain, lui, vient de faire tomber Alcaraz et de gérer la pression d’une demi-finale 100 % locale face à Tiafoe. Il arrive lancé, avec un public prêt à rugir sur chaque ace, chaque poing serré, chaque retour improbable.

Comme Cobolli à Paris, Shelton découvrira la pression d’une première finale majeure. La différence, cette fois, tiendra à l’ambiance : Cobolli avait Paris partagé, Shelton aura New York en fusion. Cela galvanise certains, paralyse d’autres.

Zverev, lui, sait déjà ce que c’est que de servir pour un titre majeur et de le voir s’échapper. Il a apprivoisé cette douleur-là. Il joue désormais avec la conviction, affichée, que sa fenêtre n’est pas refermée, qu’il peut encore s’installer, même tardivement, au sommet d’une génération qu’on disait verrouillée.

Dimanche, il y aura un trophée à soulever, des larmes peut-être, des statistiques à mettre à jour. Mais la vraie question dépasse la soirée new-yorkaise : assiste-t-on à l’affirmation tardive d’un patron longtemps contesté, ou à la naissance tonitruante d’un nouveau visage pour le tennis américain et mondial ?