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F1 à Madrid : défi au royaume du football

À Madrid, la F1 défie le royaume du ballon

On ne vient pas défier le football à Madrid par hasard. Encore moins quand la ville vit au rythme des champions du monde, des soirées de Ligue des champions et des volées acrobatiques de Kylian Mbappé sous les projecteurs du Santiago Bernabéu.

La Formule 1, elle, n’avait plus de champion du monde espagnol depuis Fernando Alonso il y a 20 ans. Plus de Grand Prix dans la capitale depuis 1981. Et pourtant, ce week-end, le paddock débarque pour de bon, avec une certitude : la place est déjà prise dans le cœur des Madrilènes. À Madrid, tout commence et tout finit avec le football, avec le Real Madrid, ses 15 Coupes d’Europe, ses 36 titres de Liga et sa galerie de Galactiques, de Zinedine Zidane à Ronaldo, jusqu’à Jude Bellingham et Mbappé.

Alors, la question flotte dans l’air brûlant de septembre : la ville a-t-elle vraiment besoin d’autre chose que du ballon rond ?

Entre Bernabéu et moteurs hybrides

Il suffit de se tenir dans les tribunes vertigineuses du nouveau Bernabéu pour mesurer le défi. Fin août, 75 000 Madridistas ont hurlé sur la volée somptueuse de Mbappé pour un 3-0 expédié à Malaga en une demi-heure. L’Atletico suit le rythme en Liga. Le spectacle, ici, ne manque pas.

Pourtant, à quelques kilomètres de là, un autre bruit se prépare à déchirer l’air : celui des V6 hybrides. Juste à côté du stade de l’équipe féminine du Real Madrid, plus modeste mais tout aussi vibrant, le nouveau circuit de F1 s’étire entre bâtiments d’exposition et routes transformées en ruban de bitume.

Les supporters, eux, oscillent entre fierté et prudence. « Oui, c’est bien pour Madrid », lâche l’un d’eux. Fierté locale, ouverture d’esprit, envie de montrer autre chose que du football au monde entier. L’excitation est là, mais teintée de curiosité. On veut voir, juger sur pièce.

Un autre fan sourit en parlant d’un vieux rêve : avoir la F1 « à la maison ». Il connaît déjà Barcelone, Spa-Francorchamps, les foules internationales. Il sait aussi qu’une première édition peut être chaotique. « Je ne veux pas être le cobaye », glisse-t-il. Mais il espère une chose : que la F1 mette Madrid encore plus sous les projecteurs, que la ville apprenne à organiser un spectacle global, et que le paddock, lui, découvre « la vraie Espagne », plus brute, plus locale, que celle de Barcelone.

Une ville d’art, un circuit d’exposition

Madrid sait mettre en scène la beauté. Le Prado en est la preuve. Dans le centre, les feux piétons chantent comme des oiseaux, les conifères mexicains ondulent au-dessus des voitures, les façades inspirées des palais classiques se succèdent, là où le plan de la ville reste étonnamment plat et régulier.

Pas l’idéal pour un circuit urbain à sensations. Les organisateurs ont donc choisi un autre décor : la zone d’Ifema, vaste espace d’expositions près de l’aéroport, géré par une structure para-étatique. Un endroit que beaucoup auraient jugé sans charme. C’est pourtant là que la F1 a trouvé son nouveau terrain de jeu.

« Au départ, c’était une blague, un fantasme », raconte Luis Garcia Abad, patron de Madring et ancien manager de Fernando Alonso. Pour lui, un Grand Prix de F1, c’est « une licorne » : tout le monde la cherche, peu la voient. La file d’attente des villes candidates est interminable. Madrid, elle, a obtenu un contrat de 10 ans.

L’idée a germé il y a sept ou huit ans. Un jour, Ifema appelle Abad : est-ce vraiment faisable ? Il passe une matinée sur place. Sa réponse tombe : « C’est possible. »

Un pari massif, une piste à caractère

Madrid n’a pas la taille tentaculaire d’autres capitales, mais elle possède un atout majeur : un réseau de transports publics dense et efficace. Les organisateurs ont donc fait un choix fort : réduire les parkings, encourager les fans à laisser la voiture au garage.

On n’imagine pourtant pas Patrick Dempsey, Rafael Nadal ou Mbappé attendre sur le quai d’Avenida de América pour prendre la ligne rose jusqu’au circuit. Pour eux, des espaces VIP sont prévus à deux pas d’un paddock déployé en six zones haut de gamme.

Pour le public, Abad promet une « vraie expérience, pas seulement madrilène mais aussi pour la F1 ». Chaque portion du tracé doit avoir « sa personnalité ». Le symbole de ce projet s’appelle Monumental, virage 12, gigantesque, pensé comme un totem : plus de 30 000 spectateurs autour d’un seul point de la piste.

Monumental, c’est le mot qui circule dans tout le paddock. Une courbe inclinée à 26 degrés, plus longue encore que celle de Zandvoort. Une sorte de mur noir qui traverse ce qui ressemblera à une petite ville le jour de course. Au sommet, une zone VIP qui pourrait accueillir le roi d’Espagne et sa famille, posée comme un château sur sa colline. À pied, l’ascension est rude. Par 44 °C, s’y asseoir relève de l’impossible.

Carlos Jimenez, directeur des opérations pour Ifema, raconte la genèse : Luis Garcia Abad voulait un élément immédiatement reconnaissable, une signature visuelle. Monumental est devenu cette signature.

Le reste n’a pas été simple non plus. Le projet se veut « durable » : alimentation électrique issue des énergies renouvelables, utilisation partielle de bâtiments existants. Mais il a fallu construire, beaucoup. Environ 65 millions d’euros investis dans les infrastructures autour du circuit, 85 millions pour la piste elle-même.

Et la météo s’en est mêlée. « Nous avons commencé dans l’hiver le plus pluvieux depuis 20 ans en Espagne », souffle Jimenez. Pluies torrentielles, sols argileux instables, trois couches d’asphalte posées, chacune améliorant la précédente. Un chantier à la limite de la folie, lancé en 2022, au moment où l’idée paraissait encore complètement déraisonnable.

Aujourd’hui, Jimenez assume l’ambition : Madrid a « du momentum ». Ville vibrante, connue pour son football, elle veut devenir une destination d’après-course. Comme une station de ski vit de son après-ski, le circuit doit vivre de son après-Grand Prix. Gastronomie, climat doux en septembre, nuits sans fin : la ville compte sur son sens de la fête pour s’imposer en haut de l’affiche.

Un tracé étroit, des gladiateurs au volant

Madring est un vrai circuit urbain, hybride : une partie sur routes publiques, une autre construite pour l’occasion. Quand on se tient sur l’asphalte, les murs semblent se rapprocher, se refermer presque. L’impression est claire : ce sera étroit, oppressant, et dépasser ne se fera pas sans risques.

Du point de vue des pilotes, Abad l’annonce sans détour : « C’est un circuit dur. » Vingt-deux virages, des montées, des descentes, des courbes inclinées, un dessin taillé pour le règlement actuel de la F1. Charles Leclerc, raconte-t-il, a trouvé la piste « incroyable » et estime que les dépassements seront possibles, mais chèrement payés. Pas de cadeaux entre « gladiateurs », comme les appelle Abad. Juste les meilleurs pilotes du monde, face au béton.

Plusieurs d’entre eux ont déjà goûté au tracé lors d’essais de Formule 3. Pour Bruno del Pino, enfant de Madrid, la piste sera « à la limite en permanence ». Rapide, murs proches, ambiance façon Jeddah, mais en plus exigeant. Monumental, vu depuis un cockpit de F3, ressemble à un mur qui ne finit jamais. La première fois, on a l’impression de monter tout droit vers le ciel, comme si la voiture allait s’envoler hors du circuit.

Grâce à l’appui aérodynamique, la courbe en elle-même se passe presque à plat, mais l’enchaînement des virages 10 et 11, rapides, bordés de murs, promet quelques « baisers » de jante sur le béton.

Le Britannique Freddie Slater va encore plus loin. Pour lui, un tour à Madrid est « exaltant », l’adrénaline en continu, un tracé « incroyable » à piloter, l’un des meilleurs du calendrier, peut-être le meilleur. Il parle de caractère, de bosses, de montées, de descentes, d’un parfum « old school » que la F1 recherche souvent et trouve rarement.

Madrid a besoin de la F1… ou l’inverse ?

Au bout du compte, Abad sait que le succès ne se jouera pas uniquement sur les chiffres ou les courbes d’inclinaison. Tout dépendra des tribunes, des rues, des bars remplis, de la façon dont la ville s’appropriera ce Grand Prix.

« Ce n’est pas seulement Madrid qui a besoin de la F1, peut-être même la F1 qui a besoin de Madrid », glisse-t-il. La capitale investit pour créer une expérience au cœur de la ville, pas un simple événement posé à la périphérie.

Dans un championnat de plus en plus tourné vers les grandes métropoles, les shows urbains et les destinations vitrines, Madring ressemble à un laboratoire. Une F1 qui vient chercher autre chose que des lignes droites au milieu du désert : une atmosphère, un public, une identité.

Reste à savoir si, dans une ville où le Real Madrid dicte encore l’humeur du lundi matin, le rugissement des moteurs saura, ne serait-ce qu’un week-end par an, rivaliser avec le vacarme d’un but de Mbappé au Bernabéu.