logo

Emma Raducanu et Andre Agassi : un retour inspirant

À 23 ans, Emma Raducanu n’essaie pas de réécrire son conte de fées. Elle tente quelque chose de plus difficile : survivre à son propre mythe. Pour y voir plus clair, la Britannique s’est tournée vers un homme qui a déjà traversé ce genre de tempête intérieure : Andre Agassi.

Cinq ans ont passé depuis cette quinzaine irréelle à New York, où, à 18 ans, elle avait surgi des qualifications pour remporter l’US Open et devenir la première qualifiée de l’ère Open à soulever un titre du Grand Chelem. Une ascension verticale, brutale, qui l’a propulsée au rang d’icône avant même qu’elle n’ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

Aujourd’hui, sa boussole tient dans un livre. L’autobiographie d’Agassi, parue en 2009.

Quand la chute d’Agassi éclaire la traversée du désert de Raducanu

Agassi sait ce que c’est que d’être un prodige adolescent, d’être projeté sous les projecteurs avant d’être prêt. Il a remporté le premier de ses huit titres majeurs à Wimbledon en 1992, à 22 ans. Puis, le trou noir. Quatre ans sans Grand Chelem, un classement qui s’effondre jusqu’à la 141e place mondiale.

C’est précisément ce passage qui a accroché Raducanu. Elle l’a confié à Uniqlo : ce qui l’a marquée, c’est le moment où l’Américain sort de sa spirale en créant son propre programme d’entraînement, en reprenant le contrôle de sa carrière et en retrouvant le sommet. Le livre raconte en détail ses débuts flamboyants, mais aussi les abîmes, peut-être provoqués par ces succès trop précoces. Pour la Britannique, beaucoup de choses résonnent. Trop, sans doute, pour que ce soit un hasard.

De l’autre côté, Agassi n’est pas surpris, mais touché. Il expliquait à la BBC qu’il avait écrit ce livre avec une idée simple : si une seule personne, en le lisant, trouvait un peu d’espoir, quelques outils pour comprendre qu’elle n’est pas seule et pour avancer vers un endroit plus sain sans détester le tennis, alors ce serait gagné. Entendre, 17 ans plus tard, que son histoire parle encore à une joueuse de cette génération, dans ce même sport, le satisfait profondément.

De la 10e à la 98e place : le prix du corps qui lâche

Raducanu a connu elle aussi le sommet du classement, brièvement. Numéro 10 mondiale en juillet 2022, elle pointe aujourd’hui à la 98e place. La chute n’a rien d’une énigme : son corps l’a trahie plus souvent qu’à son tour.

Elle a manqué le dernier US Open, freinée par une fracture de fatigue au bas de la jambe droite. Sa préparation hivernale avait déjà été perturbée par une blessure au pied. Puis, cette année, deux mois et demi loin des courts à cause d’un syndrome post-viral. Une succession de coups d’arrêt qui casse le rythme, érode la confiance, installe le doute.

Pourtant, un rayon de lumière a percé en juin. Sur le gazon du Queen’s Club, la Britannique a signé l’une des meilleures semaines de sa jeune carrière, atteignant sa plus grande finale depuis son triomphe new-yorkais. Un rappel brutal : le talent est intact. C’est tout le reste qui doit se remettre en place.

Le conseil d’Agassi : être à 100 %… de ce qu’on a

On aurait pu s’attendre à une grande théorie sur la technique ou la tactique. Agassi, lui, parle d’autre chose. De la manière de se tenir debout dans un monde qui juge tout, tout de suite.

S’il devait conseiller Raducanu, il lui dirait de se concentrer sur la meilleure version d’elle-même chaque jour, sans mesurer cela aux résultats ni à l’illusion qu’il faut être parfaite. Il insiste sur une idée : apprendre à être à 100 % de la « part » dont on dispose ce jour-là. Accepter son propre niveau du moment, s’y engager pleinement, sans se définir par ce que disent les autres.

Lui pouvait simplement fermer le journal pour échapper aux critiques. Aujourd’hui, pour les jeunes joueurs, les réseaux sociaux rendent cette fuite presque impossible. La pression ne s’éteint jamais. Elle vibre dans la poche, sur chaque écran.

De la peur au plaisir : la leçon d’une vie

Chez Agassi, le rapport au tennis n’a jamais été simple. Ce n’était pas un amour d’enfance. C’était un projet paternel. Son père le présentait partout comme un futur numéro un mondial. Une prophétie lourde à porter, qui l’a poussé à jouer « avec la peur ». La peur de décevoir, de ne pas être à la hauteur de ce rêve qui n’était pas vraiment le sien.

Ce n’est qu’en chutant du rang de numéro un à la 141e place qu’il a pu se reconnecter au jeu. Repartir de plus bas, mais autrement. Durant cette période, il a aussi créé une fondation dédiée à l’éducation des enfants défavorisés. Un autre sens à donner à sa vie, une autre manière de mesurer le succès.

Il le dit sans détour : à partir de ce moment-là, il a connu plus de succès que lorsqu’il jouait sous la coupe de la peur. Son message aux parents est limpide : ce n’est pas leur vie, c’est celle de leur enfant. Il faut élever un enfant selon sa propre voie, et il ne s’en écartera pas. Encore faut-il prendre le temps de découvrir laquelle.

Cap sur Londres, et un autre regard sur le jeu

Aujourd’hui, Agassi n’est plus celui qui court sur le ciment brûlant, mais celui qui observe, conseille, dirige. Il va prendre les commandes de Team USA lors de la Laver Cup à l’O2 Arena de Londres, entre le 25 et le 27 septembre.

Il décrit le circuit comme une sorte de roue de hamster, qui ne s’arrête jamais. Le fait que les joueurs acceptent d’y faire une place pour cet événement en dit long, selon lui, sur son attrait. La sélection américaine affrontera Team Europe, en Europe, dans une salle où le public devra choisir son camp. Agassi ne sait pas où ira le cœur des spectateurs. Il sait autre chose : ils verront du tennis spectaculaire.

Raducanu, elle, ne sera pas de la fête. Elle est ailleurs, dans un autre type de combat, moins visible, plus silencieux. Entre les pages d’un livre écrit par un homme qui a déjà vécu ce grand écart entre gloire et vertige.

Reste une question, simple et brutale : saura-t-elle, comme lui, transformer la chute en nouveau départ ?