Le dilemme de Jannik Sinner après Wimbledon
Le 12 juillet, Jannik Sinner brandissait le trophée de Wimbledon, sourire timide et regard incrédule, comme un homme qui venait de déplacer les lignes de son sport. Depuis, plus rien. Silence radio sur le court, deux mois d’absence pour le numéro 1 mondial, alors que le circuit se prépare à basculer vers l’Asie.
La question qui agite désormais le vestiaire comme les bureaux des organisateurs est simple : reverra-t-on Sinner à Pékin et Shanghai, ou l’Italien sacrifiera-t-il toute la tournée asiatique pour se préserver ?
Pescosolido prône la prudence
Pour Stefano Pescosolido, ancien joueur du circuit et observateur attentif, la réponse est claire : Sinner doit lever le pied.
« Je pense qu’il est un peu plus attentif d’un point de vue physique. Il veut éviter les rechutes », a-t-il expliqué dans les colonnes de Tuttosport. « Les Slams sont son objectif principal, et j’imagine qu’il veut être au maximum l’an prochain pour essayer d’en gagner le plus possible. Il a deux options : Pékin et Shanghai, ou commencer directement par les tournois en indoor. »
L’Italien n’avance pas ça au hasard. Il a en tête l’édition 2023 du Masters 1000 en Chine, où Sinner avait dû se retirer, victime de crampes dans des conditions étouffantes. Pescosolido trace alors un plan radical : zapper complètement l’Asie, revenir à Vienne, puis se projeter sur les ATP Finals à Turin. En filigrane, une idée forte : bâtir la saison 2025 plutôt que s’épuiser pour quelques semaines de plus en 2024.
Un corps qui parle fort
Ce débat ne sort pas de nulle part. Le corps de Sinner a déjà tiré la sonnette d’alarme, et pas qu’une fois.
La chaleur, il la subit. À l’Open d’Australie ces deux dernières années, sur certains tournois européens, et surtout à Roland-Garros cette saison. Porte d’Auteuil, le numéro 1 mondial s’est effondré comme rarement on voit un champion de ce calibre tomber physiquement. Menant, à un jeu de la victoire face à Juan Manuel Cerundolo au deuxième tour, il a fini criblé de crampes, vidé, incapable de résister. Défaite choc, images marquantes : le corps avait lâché avant la raquette.
Un détail a frappé les techniciens : avant Paris, Sinner avait disputé les cinq Masters 1000 du calendrier. Cinq tournois, des titres à la clé, une domination assumée… mais aussi une accumulation de fatigue qui a présenté l’addition sur la terre battue parisienne.
Pescosolido voit le même scénario se profiler sous la chaleur et l’humidité asiatiques. Pékin, Shanghai : des conditions lourdes, poisseuses, éprouvantes, que Sinner connaît trop bien. L’an dernier, au Shanghai Masters, il avait abandonné face à Tallon Griekspoor, déjà en session de nuit, preuve que même sans soleil direct, l’air restait irrespirable pour son organisme.
L’attrait de l’indoor… et des souvenirs
Pourtant, renoncer à l’Asie n’est pas une décision anodine. Sinner y a bâti une partie de son palmarès : deux titres à Pékin, un à Shanghai. Ce sont des terres de conquête, pas de souffrance uniquement.
Mais l’option indoor a de quoi le séduire. En salle, pas de soleil, pas de chaleur écrasante. Juste le jeu, la balle, le bruit sec du rebond. Et les chiffres parlent pour lui : dix titres en douze finales disputées en indoor. Une statistique d’ogre.
Vienne, surtout, est devenue son jardin. Double vainqueur dans la capitale autrichienne, Sinner y trouve une surface, un environnement, un rythme qui collent parfaitement à son jeu agressif et millimétré. Si le scénario esquissé par Pescosolido se confirme, Vienne pourrait devenir la rampe de lancement idéale pour son retour, avant un sprint final vers Turin.
Car une chose est déjà acquise : Sinner est d’ores et déjà qualifié pour les ATP Finals. Et l’événement aura lieu à domicile, au Pala Alpitour de Turin. Impossible d’imaginer l’Italien manquer ce rendez-vous avec son public.
Un choix sportif… et un risque au classement
Reste un problème majeur : le classement.
Sinner trône au sommet, mais son fauteuil est loin d’être inamovible. Renoncer à l’Asie, c’est ouvrir une brèche. Derrière, Alexander Zverev guette.
Le calcul est brutal. Sinner est tenant du titre à Pékin. S’il n’y va pas, il perd d’office 500 points. Même si Zverev décidait lui aussi de faire l’impasse, l’écart se resserrerait mécaniquement. Or l’Allemand n’a quasiment rien à défendre sur cette période : sa tournée asiatique 2023 a été poussive. Cette année, il arrive avec deux titres du Grand Chelem en poche et une confiance gonflée à bloc. Une bonne semaine à Shanghai, et la pression sur Sinner pourrait monter d’un cran.
Et ce n’est pas tout. L’automne en indoor ne sera pas un long fleuve tranquille pour le numéro 1 mondial. Il a une montagne de points à défendre : ses titres à Vienne, à Bercy, et son sacre aux ATP Finals. Chaque tour perdu plus tôt que l’an dernier pèsera lourd.
Zverev, lui, n’est pas totalement libre non plus. Finaliste à Vienne, demi-finaliste à Paris-Bercy en 2023, il devra aussi défendre gros. Mais la dynamique est différente : il a le vent dans le dos, la chasse au trône comme moteur, et l’impression de pouvoir combler l’écart si Sinner laisse filer quelques occasions.
Le trône ou le long terme ?
En toile de fond, une dimension plus symbolique. Zverev sait que ses deux titres du Grand Chelem cette saison ont été obtenus en l’absence de Sinner et de Carlos Alcaraz sur certaines phases clés de l’année. Il s’est lui-même montré mesuré dans la manière de les célébrer, conscient du contexte. Prendre la place de numéro 1 mondial à Sinner, en revanche, serait un argument indiscutable, une validation statistique et sportive.
Pour Sinner, le dilemme est presque cruel : préserver son corps pour régner sur les Grands Chelems les prochaines années, ou défendre bec et ongles ce rang de numéro 1 qui structure toute une carrière ?
La décision ne tardera pas. Mais une chose est sûre : qu’il remonte sur le court à Pékin, à Shanghai ou directement à Vienne, chaque tournoi, chaque choix de son calendrier pèsera désormais sur bien plus qu’une simple saison. C’est sa manière d’écrire sa décennie qui se joue.




