Crise du cricket pakistanais : une équipe en pleine tourmente
Le cricket pakistanais n’est plus seulement en difficulté. Il est en crise ouverte.
La tournée 2026 en Angleterre a agi comme un révélateur brutal. Trois Tests, trois défaites nettes : une par une manche et 103 points, une autre par 194 points, la dernière par huit guichets. Un balayage 3-0, le deuxième en quatre ans après celui de 2022-23. C’est la onzième série perdue 0-3 de l’histoire du Pakistan, la sixième « fanny » sur 12 séries de plusieurs Tests en quatre ans, et déjà le neuvième 0-3 dans une série de trois Tests depuis le début du XXIe siècle. Aucun autre pays n’a chuté aussi souvent de cette façon.
Un électrochoc… et un nouveau grand ménage
La réaction du Pakistan Cricket Board a été aussi rapide que brutale. Sarfaraz Ahmed, nommé sélectionneur principal de l’équipe de Test il y a quelques mois à peine, a été remercié après les revers de Leeds et Lord’s. Le coach des lanceurs, Umar Gul, a subi le même sort. Sept joueurs ont été renvoyés au pays. Les rênes du Test ont été confiées à Mike Hesson, déjà en charge du white-ball.
Ce n’est pas un ajustement, c’est une purge. Et elle s’inscrit dans une série de volte-face qui laisse le cricket pakistanais sans colonne vertébrale.
Depuis septembre 2021 et les départs conjoints de Misbah-ul-Haq et Waqar Younis, les noms se sont succédé : Saqlain Mushtaq, Grant Bradburn, Mickey Arthur, Mohammad Hafeez. En 2024, le PCB avait tenté la séparation des rôles, avec Jason Gillespie pour le Test et Gary Kirsten pour le white-ball. Les deux sont partis en quelques mois. Aqib Javed a assuré l’intérim avant que Hesson ne prenne définitivement le white-ball en mai 2025. Entre-temps, le capitanat a aussi changé de mains, de Shan Masood (bilan 3-12) à un retour de Babar Azam.
Onze changements de staff technique en cinq ans, sept sélectionneurs de Test depuis mai 2023 : ce n’est plus de la gestion, c’est du pilotage à vue.
Une équipe sans continuité
Cette instabilité se lit dans les chiffres. Depuis août 2021, début du deuxième cycle du World Test Championship, le Pakistan a disputé 37 Tests. Il n’a aligné une équipe inchangée que trois fois : Dhaka 2021 face au Bangladesh, Colombo 2023 face au Sri Lanka, Rawalpindi 2024 contre l’Angleterre. Trois matches, trois victoires, trois séries remportées. Et pourtant, la valse des noms a continué.
Au total, 43 joueurs ont été utilisés sur ces 37 Tests. Après le premier XI, 32 nouveaux joueurs ont été introduits sur les 36 rencontres suivantes, soit près d’un nouveau joueur par Test. Parmi les équipes du WTC, seule l’Afrique du Sud a un turnover plus élevé, et encore, largement gonflé par l’envoi d’une équipe B en Nouvelle-Zélande pendant le SA20.
Aucun lanceur spécialiste n’a disputé plus de 18 Tests sur cette période : Noman Ali mène ce triste classement. Shaheen Afridi, figure de proue supposée de l’attaque, n’a joué que 17 Tests. Chez les batteurs, personne n’a participé aux 37 rencontres. Babar Azam en compte 33, Mohammad Rizwan 32, Salman Agha 28. Vingt-trois joueurs ont débuté en Test depuis le début du deuxième cycle du WTC, dont 13 lanceurs spécialistes. Seuls l’Afrique du Sud (26) et l’Angleterre (24) ont lancé plus de nouveaux joueurs.
Le message est clair : aucune ossature n’a été installée, aucune hiérarchie consolidée. Le Pakistan n’a pas une équipe, il a une rotation permanente.
Classements en chute libre
Les conséquences au tableau sont implacables. Dans le WTC 2021-23, le Pakistan termine septième, avec un pourcentage de points de 38,1 % (4 victoires en 14 Tests). Dans le cycle 2023-25, c’est pire : neuvième, 27,98 % (5 victoires en 14 Tests). Dans le cycle en cours, la sélection est dernière, deux victoires en neuf Tests, 14,81 %.
Depuis le début du deuxième cycle, le Pakistan affiche le deuxième plus mauvais ratio victoires/défaites en Test parmi les équipes du WTC : 0,5. Seuls les West Indies font pire (0,4). Plus symbolique encore, le ratio global de l’histoire du Pakistan en Test vient de passer sous la barre de 1 pour la première fois depuis 1987 : 153 victoires, 155 défaites en 474 matches (0,987).
À domicile, la comparaison fait mal. L’Afrique du Sud tourne à un ratio de 5,5, l’Australie à 5, l’Angleterre à 2,2. L’Inde, référence en la matière, est à 2,0 (14 victoires, 7 défaites depuis 2021-23). La Nouvelle-Zélande et le Sri Lanka sont à 1,43, avec dix victoires chacun. Le Pakistan ? Quatre victoires seulement pour neuf défaites en 17 Tests à la maison. Un ratio de 0,444, le plus mauvais parmi les équipes du WTC, à peine meilleur que celui du Zimbabwe (0,285), et inférieur à ceux du Bangladesh (0,727) et des West Indies (0,875).
À l’extérieur, le paysage n’est guère plus rassurant. Depuis août 2021, le Pakistan a gagné 7 Tests et en a perdu 13 sur 20, le troisième plus grand nombre de défaites parmi les équipes du WTC, derrière l’Angleterre (17) et les West Indies (15). Son ratio de 0,538 le place cinquième, loin derrière l’Australie (2,4), l’Afrique du Sud (1,25), la Nouvelle-Zélande (1,125) et l’Inde (1,1).
Un chiffre résume le naufrage hors d’Asie : depuis le début du deuxième cycle du WTC, le Pakistan n’a pas gagné un seul Test en dehors de l’Asie, à l’exception des West Indies. Dans les pays SENA (Afrique du Sud, Angleterre, Nouvelle-Zélande, Australie), la série noire atteint 19 Tests sans victoire depuis 2018 : 17 défaites, 2 nuls. La dernière victoire dans ces conditions remonte à Lord’s, en mai 2018. Depuis 2019, c’est la seule équipe asiatique à ne pas avoir gagné en SENA.
Une batte qui ne tient plus la distance
Le mal est profond au bâton. Depuis le début du WTC 2021-23, le Pakistan a été renvoyé sous la barre des 250 points dans 32 manches sur 37. Dix-huit fois, il n’a même pas atteint 200. Sur la récente tournée en Angleterre, il a enchaîné cinq scores consécutifs sous 200 avant de dépasser enfin les 400 dans la troisième manche à Edgbaston. Jamais dans son histoire le Pakistan n’avait connu une telle série de cinq manches sous les 200 points. Les totaux ? 171, 135, 110, 194, 133. Une moyenne de 41,3 overs par manche. Une équipe de Test qui joue à la vitesse d’un T20, sans le rendement.
La moyenne collective au bâton depuis 2021-23 plafonne à 28,46, sixième sur neuf équipes du WTC. Seuls l’Afrique du Sud, le Bangladesh et les West Indies font pire. Les batteurs pakistanais ont inscrit le quatrième plus faible nombre de centuries sur la période.
Même Babar Azam, visage de cette génération, est en panne : 40 manches sans century en Test. Son dernier remonte à décembre 2022, face à la Nouvelle-Zélande à Karachi. Depuis le début du deuxième cycle du WTC, sept batteurs pakistanais ont dépassé les 1000 runs, mais aucun ne tourne à plus de 45 de moyenne. Babar mène la danse avec 2602 runs à 43,4 de moyenne. Shan Masood suit avec 1548 runs à 32,25, juste devant Imam-ul-Haq (1380 runs, 39,42). Rizwan, avec 1862 runs à 35,8, n’a marqué que deux centuries, le plus faible total parmi ces sept joueurs.
En face, 51 batteurs des autres équipes du WTC ont franchi la barre des 1000 runs sur la même période, et 11 d’entre eux affichent une moyenne supérieure à 45. L’écart de rendement est net.
Une identité historique renversée
Pendant des décennies, le Pakistan s’est défini par ses lanceurs rapides. Imran Khan, Wasim Akram, Waqar Younis, Mohammad Asif : les grandes victoires se racontaient à travers eux, avec le spin en soutien. Depuis 2021-23, le décor s’est inversé, surtout à domicile. Les succès récents portent la marque des spinners : Noman Ali, Sajid Khan, Abrar Ahmed. Précision, champs offensifs, terrains favorables : la recette a fonctionné… jusqu’à un certain point.
Les chiffres de la pace, eux, sont inquiétants. Depuis le début du deuxième cycle du WTC, les lanceurs rapides pakistanais ont pris 305 guichets, à une moyenne de 32,7, deuxième pire total après le Bangladesh, et un strike rate de 55,7, là encore avant-dernier parmi les neuf équipes du WTC. En face, les pacers adverses tournent à 27,4 de moyenne et un strike rate de 48,7. Le contraste souligne autant les difficultés au bâton que le déclin d’un secteur autrefois dominant.
Shaheen Afridi reste le principal pourvoyeur de guichets chez les rapides, avec 68 wickets en 17 Tests à 26,89 de moyenne. Seul autre pacer au-dessus de 45 guichets sur la période : Mohammad Abbas, revenu en grâce en novembre dernier, avec 10 Tests, quatre cinq-wickets hauls, et 31 guichets à 21,06 en 2026, deuxième meilleur total de l’année derrière Josh Tongue (33 à 25,67). Globalement, seuls Noman Ali (85 wickets en 18 matches), Sajid Khan (75 en 14) et Shaheen ont pris plus de guichets qu’Abbas depuis 2021-23, mais en plus de rencontres.
Le royaume des spinners
Cette bascule vers le spin a été spectaculaire face à l’Angleterre lors de la série à domicile de 2024. Sur les deux derniers Tests, Noman Ali et Sajid Khan ont pris 39 des 40 guichets anglais, un record pour un duo sur deux rencontres. À Multan comme à Rawalpindi, ils ont fait tomber les 20 guichets. Les pacers spécialistes n’ont pas lancé une seule balle à Rawalpindi. Sur la série, 73 guichets sont tombés face au spin, dont 43 pour les spinners pakistanais.
Le scénario s’est répété face aux West Indies, avec Noman Ali devenant le premier spinner pakistanais à réussir un hat-trick en Test. La dernière série gagnée à l’extérieur remonte à juillet 2023 au Sri Lanka, déjà portée par le spin. Depuis le début du cycle 2021-23, le Pakistan a remporté 11 de ses 37 Tests. Neuf de ces victoires ont eu lieu lorsque les spinners ont pris au moins 11 guichets dans le match, dont un haul de 14 wickets face aux West Indies plus tôt cette année. C’est d’ailleurs leur unique victoire sur leurs 12 derniers Tests à l’extérieur.
Les spinners ont aussi été au cœur des rares embellies : 20 wickets contre les West Indies à Multan, 16 contre l’Afrique du Sud à Lahore, 13 lors d’une série gagnée au Bangladesh en 2021. Mais depuis, deux séries de Test ont été perdues contre ce même Bangladesh, à domicile en 2024 puis en déplacement en 2026.
Une équipe à la croisée des chemins
Le constat est implacable : instabilité chronique, absence de continuité, dépendance extrême au spin, batteurs en panne, pacers en retrait, résultats en chute libre à domicile comme à l’extérieur. Le Pakistan n’est plus seulement un géant imprévisible, capable d’un coup d’éclat isolé. Il est devenu une équipe qui ne parvient plus à transformer le talent individuel en succès durable.
Le PCB a choisi la rupture, encore une fois. Mais sans plan de long terme, sans colonne vertébrale claire, combien de temps avant le prochain grand ménage ? Et surtout : combien de séries perdues avant que le Pakistan ne retrouve enfin une identité de Test digne de son histoire ?




