Alexander Zverev remporte l'US Open et surmonte ses démons
Au moment de s’avancer pour servir, Alexander Zverev aurait pu vaciller. Flushing Meadows, une finale de l’US Open, une balle de titre à jouer. Les souvenirs, eux, ne demandent qu’à remonter.
Il y a six ans, sur ce même court, l’Allemand menait deux sets à rien contre Dominic Thiem et servait déjà pour le trophée. Il avait fini par tout laisser filer, brisé en cinq manches, incapable de contenir ses nerfs dans l’instant qui compte plus que tous les autres.
Cette fois, le décor est le même, mais le personnage a changé.
Un champion qui ne regarde plus en arrière
Entre-temps, Zverev est devenu vainqueur en Grand Chelem, sacré à Roland-Garros en juin. Il n’arrive plus en quête de validation, mais avec le poids d’un statut assumé, celui d’un numéro deux mondial qui vit la meilleure saison de sa carrière.
Face à lui, Ben Shelton, symbole de la nouvelle vague américaine, soutenu par une Arthur Ashe pleine à craquer, 24 000 personnes acquises à sa cause. Une atmosphère hostile, électrique, le genre de soirée où un doute suffit à tout faire basculer.
Mais Zverev n’a pas laissé la moindre brèche. Solide, compact, il verrouille le premier set 6-3, puis s’arrache dans un tie-break maîtrisé 7-2 pour mener deux manches à rien. L’ombre de 2020 flotte au-dessus du court, mais elle ne l’atteint plus.
Shelton s’accroche, arrache le troisième set 7-5, rallume le public. Le bruit monte, la tension aussi. Dans ce genre de tourbillon, Zverev a déjà sombré. Pas cette fois. Il reprend la main, impose de nouveau son rythme, et plie l’affaire 6-2 dans la quatrième manche.
Score final : 6-3, 7-6, 5-7, 6-2. Et pourtant, lui ne s’en rend pas tout de suite compte.
Un titre gagné… sans savoir qu’il est gagné
Sur la balle de match, Zverev lâche un nouveau service injouable. Ace, bras relâché, routine parfaite. Il se retourne, rejoint tranquillement la ligne de fond, prêt à servir encore. Comme si un point de plus l’attendait.
Il faut que son clan lui fasse signe. Que le banc se lève. Que la réalité le rattrape : le match est terminé, le titre est à lui.
« À ce moment-là, j’étais complètement dans ma bulle. Je n’entendais plus rien », explique-t-il ensuite. Les vieux préceptes des professeurs de tennis prennent soudain un relief particulier : jouer le point suivant, oublier le score. Il l’a tellement bien appliqué qu’il en a oublié la fin du match.
Quand la prise de conscience arrive, le visage se transforme. Un large sourire, presque incrédule, fend le masque. Les bras se lèvent vers le ciel. Rien à voir avec l’image de 2020, celle d’un finaliste en larmes, lâchant cette phrase simple et poignante pendant la cérémonie : « J’espère qu’un jour je pourrai ramener ce trophée à la maison. »
Ce jour-là est arrivé.
« Nous avons passé 30 ans sans gagner un titre du Grand Chelem, et maintenant nous en avons deux en trois mois », souligne Zverev. « 2026 est le résultat de toutes les années qui ont précédé. »
Une famille, une maladie, et un mental reconstruit
En 2020, ses parents n’étaient pas en tribune pour la finale. Cette fois, son père et entraîneur, Alexander senior, est là, au bord du court. Présence silencieuse, mais capitale.
Zverev ne l’oublie pas au moment de rendre hommage à ceux qui l’ont porté jusqu’ici. Il parle de son père, mais aussi, surtout, de sa mère, celle qui l’a accompagné dès l’enfance, lorsqu’on lui diagnostique un diabète de type 1.
Les médecins préviennent : la vie et le sport seront très limités pour cet enfant. Sa mère refuse ce scénario. « Quand les docteurs vous disent que la vie et le sport seront très limités pour cet enfant, il faut une mère très forte pour répondre : “Mon fils sera ce qu’il veut être” », raconte Zverev. « Ma mère est la personne la plus importante et la plus forte que je connaisse. »
Ce n’est pas seulement une belle histoire familiale. C’est aussi le fil rouge d’une carrière reconstruite sur la discipline, la préparation physique, le refus d’accepter les limites qu’on lui promettait.
Le joueur le plus fit du circuit ?
Cette saison, le constat est implacable. Demi-finaliste à l’Open d’Australie, finaliste à Wimbledon, titré à Roland-Garros et à l’US Open : Zverev a installé sa régularité tout en haut de la hiérarchie. Les blessures de Jannik Sinner et Carlos Alcaraz ont ouvert des brèches. Il s’y est engouffré, sans complexe.
Mais ce n’est pas qu’une question d’opportunités. Son corps tient, son jeu aussi. Sa résistance impressionne les observateurs. « Il n’y a personne d’aussi fit que Zverev, il est au sommet », juge Marion Bartoli sur BBC Radio 5 Live. Elle le place dans la même conversation que Alcaraz, Sinner, et les références physiques absolues que furent Novak Djokovic et Rafael Nadal à leur apogée.
À New York, son tournoi ressemble à un marathon mental. Cinq sets lors des deux premiers tours, des fins de matches au cœur de la nuit, des moments où il se retrouve à deux points de la sortie dès le premier tour. Il s’en sort, joue mieux à chaque tour, ne lâche plus un set entre le troisième tour et la finale.
Contre Shelton, porté par une foule bruyante, il ne craque pas. Il garde ses émotions sous contrôle, presque effacées. Même quand il perd le troisième set, il ne lâche jamais vraiment la main sur le match.
Annabel Croft, ancienne numéro un britannique, n’en revient pas : « J’admire énormément sa force de caractère et l’état de zen dans lequel il est depuis le début du match. Le plus extraordinaire, et je ne crois pas avoir déjà vu ça, c’est qu’il n’a pas réalisé qu’il avait gagné. C’était tellement étrange, comme s’il était en transe pendant qu’il jouait. »
Transe ou pas, Zverev a enfin dompté le démon qui l’attendait à New York depuis 2020. Il ne l’a pas seulement battu. Il l’a dépassé, sans même regarder le tableau d’affichage. La question, désormais, n’est plus de savoir s’il peut ramener un trophée à la maison. Elle est de savoir combien d’autres il compte encore empiler.




